23 06 21

La chute

Un film d'Oliver Hirschbiegel

Une nuit de novembre 1942, une poignée de jeunes filles traverse une sombre forêt prussienne pour s’engouffrer avec appréhension dans la tanière d’un loup. Hitler cherche une secrétaire. Traudl Junge, munichoise de 22 ans, est recrutée. Elle suivra le Führer dès lors, fidèlement, jusqu’au bunker de la Chancellerie, jusqu’aux dernier jours du IIIe Reich. Dans La chute, incarnée par Alexandra Maria Lara, elle sera l’héroïne de ce « conte de fée à l’envers ».

L’action se déroule entre le 20 avril 1945 et la capitulation de l’Allemagne après l’entrée des forces soviétiques dans Berlin et le suicide d’Hitler. Durant cette période, le délabrement physique et mental du Führer accompagne la chute du régime, la déroute de la Wehrmacht et la perte de l’espoir chez la population berlinoise qui combat encore, avec des moyens de fortune, les tanks soviétiques dans les rues de la capitale.

Le bunker de la dernière rafale

Si le film a été tourné à St Petersbourg, dont l’architecture rappelait celle du Berlin des années 40, la plupart des scènes se déroulent dans le bunker lui-même. L’exigüité des lieux, la chaleur due à la mauvaise ventilation, le mobilier austère et la décoration martiale confèrent au film une atmosphère étouffante. Dans les premiers jours, où l’on suit les simulacres de réunions d’état major, les tons de vert et de gris dominent. La lumière glauque accentue le teint maladif des personnages. L’impression de claustrophobie va croissant au fur et à mesure des 2h30 de film, avec l’arrivée de militaires blessés ou simplement à la recherche d’une directive cohérente, et de réfugiés qui viennent s’entasser dans ce dernier abri jusqu’à en envahir tout l’espace. Puis vient le moment où plus personne ne peut encore croire aux chimères du Führer (arme miracle, retournement stratégique de dernière heure…), pas même lui-même. Les taches rouges commencent à envahir le décor.

L’hôpital de fortune se transforme en boucherie. La confusion s’installe : entre les brassards à croix gammée des militaires hagards et ceux à croix rouge des infirmières fanatisées. Les cols des uniformes des SS semblent prendre leur gorge en étau. D’inutiles et omniprésents extincteurs jalonnent les couloirs de ce dédale qui fait de plus en plus penser à l’Enfer, où les officiers, les uns après les autres, repeignent les murs en se faisant sauter la cervelle. Le bruit des portes blindées qui se ferment de plus en plus violemment couvre celui, provenant de la surface, de l’artillerie.

En regard, les quelques scènes en extérieur – où les civils se font massacrer, pris en étau entre l’Armée rouge qui progresse, les purges anti-communistes menées par des milices désinhibées et les militaires suivant les consignes de Goebbels quant à la levée populaire – apportent presque une bouffée d’air.

Des humains et des monstres

La chute a provoqué une immense polémique lors de sa sortie. Historiens comme cinéastes se sont opposés sur ses lacunes et sa pertinence, alors que personne ne remet en cause les ouvrages qui l’ont inspiré (Joachim Fest, Traudl Junge…). François Delpla y a vu le portrait d’un Führer “déconnecté du réel” ; Wim Wenders s’est offusqué contre celui d’un Hitler “inoffensif”. D’une manière générale, le risque de dépeindre le Führer comme un être humain, et par là même, de créer un phénomène d’empathie, inquiète le cinéma allemand.

Avant toute analyse, le choc provoqué par le film même a de quoi créer débat. Le décor fait que l’on y voit Hitler presque exclusivement en gros plan. Il ne s’agit plus du pantin vociférant sur une tribune lointaine auquel les archives nous ont habitué, mais d’un tyran qui mange, trébuche, tremble, baise les mains de ses dames, hurle dans de terribles crises de rage. La performance de Bruno Ganz est époustouflante. Hitler apparaît ainsi presque comme le seul personnage vivant du film. Il bouge (avec difficultés), prend des décisions (absurdes), tiens des discours (révoltants). En regard, les autres protagonistes semblent englués dans un cauchemar. Aucune initiative ne leur est permise, aucune issue excepté la mort.

Ce qui au bout du compte apparaît le plus choquant, ce n’est pas forcément la violence et les morts en masse, le discours cynique d’Hitler sur le sort du peuple, l’absurdité croissante de toutes les situations, ni le meurtre idéologique des enfants de Goebbels par leur propre mère, mais cette évocation lancinante du rapport des Allemands à leur Führer, fait de dédouanement, de déresponsabilisation, de délégation du pouvoir d’agir ou de penser. Un film, soutenu par des bonus pertinents, dont on sort pour le moins perturbé.

La Chute, Oliver Hirschbiegel – 2004. Bande-annonce VOSTF.
Making of extrait des bonus du DVD (TF1 Vidéo). VOSTF.

Plus de 6 heures de bonus

Aussi intéressant et saisissant que puisse être le film, l’intérêt véritable de ce coffret réside dans les bonus qu’il propose (en DVD). Outre un documentaire sur le tournage du film proprement dit, comportant les commentaires de l’équipe et des acteurs à propos des personnages et l’angle d’approche du sujet, vous pourrez visionner un documentaire comportant de très nombreuses images d’archives sur la bataille de Berlin et le bunker, entendre les commentaires de plusieurs historiens dont Joachim Fest, et surtout apprécier les témoignages directs de trois des survivants de cette terrible apocalypse :

Bernd Freytag von Loringhoven, à l’époque aide de camps de Guderian, a participé à tous les points de situations, entassé dans une pièce du bunker avec une vingtaine de hauts gradés. Il les décrit avec une précision toute militaire, fournissant de nombreux détails sur d’autres événements comme l’attentat du 22 juillet 1944 à la Chancellerie.

Rorus Mische, quant à lui, a été garde du corps du führer pendant toute la guerre. Il l’a accompagné partout et a vécu dans son entourage immédiat jusqu’aux derniers jours. Sa description des événements est toute autre. Même s’il reconnaît avoir été très impressionné par sa première rencontre avec Hitler, il décrit son travail comme une simple routine dans une ambiance normale. Les neuf ans de captivité passés en Russie semblent avoir teinté son souvenir.

Le dernier témoignage, le plus captivant, est celui de Junge elle-même, qui après 50 ans de silence, aborde avec une grande clairvoyance son propre parcours dans cette tourmente, sa prise de conscience progressive après la mort d’Hitler, l’évolution de son questionnement quant à la responsabilité individuelle et collective, et au lien qui unissait le peuple allemand au führer.