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Le Tigre au combat !

Emploi et tactique

Le char lourd Tigre est employé en bataillons indépendants (Schwere Panzer Abteilungen, abrév. sPzAbt) de la Heer ou de la Waffen SS. Ces bataillons sont envoyés sur les points chauds du front et coopèrent avec l’infanterie locale. Par contre la Panzergrenadier Division Grossdeutschland et la Panzer Lehr et trois divisions SS ont reçu des compagnies organiques. Hitler disait qu’un bataillon de Tigre valait une Panzerdivision.

« Notre Tigre était le char le plus idéal, toutefois, que j’ai utilisé. Il n’a probablement pas été surpassé, même dans l’état actuel de l’armement ».

Otto Carius, Tigers in the Mud. The Combat Career of German Panzer Commander Otto Carius, Stackpole Books, 1992.

Structure d’un bataillon de Tigre

A l’origine, la compagnie de chars lourds (Schwere Panzer-Kompanien) a trois pelotons (Zuege) de trois chars, soit 9 au total. 10 chars moyens Panzer III sont mêlés aux deux compagnies initiales ans les trois premiers bataillons (501, 502 et 503). Mais l’expérience du combat amène à les abandonner. Des semi-chenillés blindés Sd.Kfz.250 remplacent les Panzer III pour les tâches de reconnaissance et d’estafettes ou de logistique sous le feu. Sous l’impulsion de Guderian, inspecteur général de l’arme blindée, le nombre des Tigre I à passe à 14 exemplaires par compagnie avec 3 chars de commandement du Bataillon (Abteilung-Stab). Le bataillon de chars Tigre I est porté à trois compagnies (Kompanien) : soit un total théorique de 45. A côté des bataillons, le 5 janvier 1943, la Division Grossdeutschland reçoit 9 Tigre incorporés dans la 13e compagnie du régiment blindé GD (13./Panzer-Regiment GD). Trois divisions SS reçoivent le même arrangement, mais cette organisation est abandonnée en octobre 1943. En fait 11 bataillons indépendants sont créés pour la Heer (501 à 510 plus le III. Abteilung/Panzer-Regiment GD) et 3 pour la SS (101 à 103). Trois compagnies indépendantes de Tigre plus deux unités de la même taille (Tigergruppe Meyer et Panzer-Kompanie Hummel) sont créées à la fin de la guerre. Les effectifs des bataillons varient avec les pertes et l’arrêt de la production du Tigre I en août 1944 entraîne un mélange avec le Tigre Royal (Koenigstiger). En février 1944, le bataillon 502 a 71 Tigre I mais n’en a plus que 32 le 10 juillet; à cette date, le bataillon 503 a 32 Tigre I et 15 Tigre II.

Emploi au combat

Le Tigre connaît son baptême du le 23 septembre 1942 dans le secteur de Leningrad mais sans doctrine appropriée. Une colonne de Tigre est envoyée dans un terrain marécageux et boisé où elle est arrêtée par des tirs de flanc par des canons antichars. Les instructions tactiques montrent une parfaite confiance dans le matériel. Sur des cibles groupées non blindées, elles préconisent de tirer jusqu’à 5 000 m avec le canon de 88 mm et jusqu’à 800 m avec la mitrailleuse. La disponibilité au combat d’un bataillon oscille entre environ 80% au début d’une action prolongée et 20% au pire moment. Pour cette raison, c’est la compagnie qui est la véritable cheville ouvrière du bataillon. L’instruction pour l’emploi des compagnies de chars Tigre  (Merkblat 47a/29) du 20 mai 1943 en fait un char de rupture performant. Les Tigre peuvent être amenés à former le fer de lance d’une attaque blindée en ouvrant la voie aux Panzer III et IV comme dans la figure de la « cloche blindée » à la bataille de Koursk (juillet 1943). Néanmoins, la tactique n’est pas encore rodée, car 70% Tigre sont détruits. Il faut attendre 1944 pour atteindre une pleine rentabilité tactique. Les Tigre interviennent séparément ou coopèrent avec des Panzergrenadiere. Leur rôle le plus efficace est l’embuscade à l’échelle du peloton ou de la compagnie. Les pertes sont réduites comme le montrent les performances du 502e bataillon où sert Otto Carius comme chef de compagnie :


Tigre contre chars Joseph Staline

Un « malgré-nous » français décrit au début de 1944, le duel entre les 88 mm des Tigre et des JS-2 soviétiques armés d’un 122 mm :

« … trois Staline ont réussi à franchir le barrage et foncent dans un grand bruit de chaînes et d’échappement vers le bourg. Avec un élan méritoire ils essuient sans ralentir le feu des trente-sept antichars. Mais les Tigre embusqués, avec leurs terribles 88 longs, les ajustent. Avec une fantaisie digne des films américains, les trois chars ennemis sont touchés à la première salve. L’un d’entre eux se renverse et explose. Un autre s’arrête pile comme un sanglier touché au défaut de l’épaule. Le troisième enfin a encaissé mais vire sans ralentir. Il offre son flanc aux mitrailleuses antichars qui le déshabillent de toutes ses pièces en relief. Il décrit un cercle cassé par des virages successifs pour faire demi-tour. Carrousel dramatique qui laisse les servants de nos pièces béats d’appréciation. Le Russe, dans une volonté de survivre, pique inconsidérément vers la zone des mines. Une série d’explosions arrache tout son système de chenille gauche. Il se couche sur le flanc comme un animal vaincu. Une fumée noire fuse de ses entrailles. Avec elle, deux silhouettes émergent de l’incendie. Deux survivants de l’incroyable chevauchée. Les doigts raides de froid ne pressent pas les gâchettes. Les deux Ruskis ont le pistolet au poing et songent encore à se défendre. Surpris de ne pas entendre la mitraille, ils font quelques pas puis jettent leurs armes et lèvent les mains. »

Guy Sajer, Le soldat oublié


Louange du char Tigre et leçon de conduite tactique par Otto Carius

L’as des chars Tigre Otto Carius évalue ainsi la valeur tactique du blindé lourd qu’il a servi :

L’as des Tigre I Otto Carius. Il dirige un peloton de quatre Tigre I durant l’opération. Sur cette photo, il est décoré de la médaille des blessés, de la médaille des blindés, de la Croix de fer 1e classe et de la Ritterkreuz avec feuilles de chêne.

« La mission primordiale d’une unité blindée est l’engagement et la destruction des chars et des armes antichars de l’ennemi. Le soutien psychologique d’une couverture d’infanterie n’est seulement que d’importance secondaire. Il n’y a pas d’assurance-vie dans un char et il ne peut pas y en avoir. Notre Tigre était le char le plus idéal, toutefois, que j’ai utilisé. Il n’a probablement pas été surpassé, même dans l’état actuel de l’armement. Dans tous les cas de figure, c’est certainement vrai pour l’Ouest ; les Russes peuvent nous surprendre par de nouveaux dessins de char. La force d’un char repose dans son blindage, sa mobilité et, en fin de compte, dans son armement. Ces trois facteurs doivent être soupesés les uns les autres jusqu’à ce qu’on parvienne à une performance maximale. Cet idéal semble avoir été réalisé dans notre Tigre. Le canon de 88 mm était suffisamment bon pour détruire n’importe quel char, à condition de frapper au bon endroit. Nos Tigres étaient assez solides de front pour soutenir plusieurs coups au but. Nous ne pouvions nous permettre d’être touchés sur les flancs ou sur l’arrière ou, spécialement, sur le toit. Ce qui en soi demandait beaucoup de prudence et d’expérience. Notre ligne de conduite était : « Tirez le premier, mais si vous ne pouvez le faire, au moins touchez le premier. » La condition pour cela, bien sûr, est une complète communication d’un char à l’autre et parmi l’équipage.

En outre, des systèmes rapides et précis de mise en place du canon doivent répondre présents. Dans la plupart des cas, les Russes n’avaient pas cet avantage. A cause de cela, ils étaient du mauvais côté du bâton bien que souvent ils ne nous étaient pas inférieurs en matière de blindage, d’armement et de manoeuvrabilité. Avec les chars Staline, ils nous étaient même supérieurs. La plus importante considération vient après que les conditions matérielles soient remplies. L’agressivité personnelle du chef de char en observation était décisive contre des formations ennemies très supérieures en nombre. Le manque de bonne observation chez les Russes a souvent conduit à la défaite d’importantes unités. Les chefs de char qui referment la trappe de leur coupole au commencement d’une attaque et ne les ouvre pas jusqu’à ce que l’objectif soit atteint sont inutiles ou pour le moins de deuxième ordre. Il y a, bien sûr, six ou huit blocs d’observation montés autour de la coupole. Mais ils ne couvrent qu’un certain secteur de terrain, limité par leur taille. Si le chef de char regarde à travers un bloc de gauche alors qu’un canon antichar fait feu à droite, il aura besoin d’un certain temps pour le repérer à partir de son char complètement verrouillé. Malheureusement, les impacts arrivent avant le son du canon, parce que la vitesse du coup est supérieure à la vitesse du son. Par conséquent, les yeux d’un chef de char sont plus importants que ses oreilles. Les explosions environnantes couvrent le bruit d’un canon qui se démasque. C’est très différent quand le chef de char soulève sa tête à l’occasion après avoir ouvert la trappe de coupole pour surveiller le terrain. S’il regarde à moitié sur la gauche alors qu’un antichar ouvre le feu à droite, son oeil captera inconsciemment le flash jaune du coup tiré. Son attention sera immédiatement dirigée vers la nouvelle direction et la cible sera habituellement identifiée à temps. Tout dépend de la prompte identification d’une cible dangereuse. D’habitude, quelques secondes décident de tout.

Ce que je viens de dire s’applique aussi aux chars équipés d’un périscope. La destruction d’un canon antichar était souvent vue comme pas grand-chose par les profanes et par les soldats d’autres armes. Seule la destruction d’autres chars passait pour un succès. De l’autre côté, les canons antichars comptaient double pour les tankistes expérimentés. Ils étaient beaucoup plus dangereux pour nous. Le canon antichar attendait en embuscade, bien camouflés, et magnifiquement placés sur le terrain. A cause de cela, ils étaient difficiles à repérer. Ils étaient aussi difficiles à toucher car leur silhouette était basse. D’habitude, nous ne pouvions repérer les canons antichars avant qu’ils n’aient tiré les premiers. Nous étions souvent touchés de plein fouet, si les servants antichars maîtrisaient leur affaire, parce que nous avions donné dans un mur de canons antichars. Il était alors avisé de garder son calme et de prendre soin de l’ennemi avant qu’il puisse tirer un second coup. On ne peut nier que beaucoup de pertes parmi les officiers ont été dues au fait d’exposer leur tête. Mais ces hommes ne sont pas morts en vain. S’ils avaient avancé avec le char verrouillé, il y aurait eu beaucoup plus de morts ou de blessés à l’intérieur des chars. Les fortes pertes russes prouvent la justesse de cette affirmation… Nous étions complètement satisfaits de nos Tigres et notre infanterie pas moins. Après tout, nous avions tenu le terrain grâce à eux pendant nos combats défensifs à l’Est et à l’Ouest. Plus d’un tankiste a une dette envers ce char de première classe ; ils lui doivent une existence paisible aujourd’hui. »

Otto Carius, Tigers in the Mud. The Combat Career of German Panzer Commander Otto Carius, Stackpole Books, 1992.