24 06 21

Miracle at St Anna

Un film de Spike Lee

Le dernier opus du réalisateur américain Spike Lee, Miracle à Santa-Anna, a pour toile de fond la Seconde Guerre mondiale, et plus précisément la campagne d’Italie. Cette adaptation cinématographique du roman de James McBride relate l’histoire d’une escouade de soldats américains encerclée par l’ennemi dans un village perché dans les montagnes toscanes, Santa-Anna.

Un film hollywoodien

Le scénario repose essentiellement sur le combat mené par quatre GI’s appartenant à la 92e division d’infanterie américaine, division composée de 15 000 soldats afro-américains surnommés les Buffalo soldiers. Ces colored troops ont combattu en Italie d’août 1944 à novembre 1945. Les quatre buddies (camarades) devront tout à la fois affronter les troupes nazies et le racisme de l’officier blanc qui les commande, sans parler de l’attitude ambiguë des partisans italiens… Finalement, nos quatre héros trouveront soutien et compréhension auprès de la population civile de ce village, autre victime de la guerre s’il en est. D’où peut-être le titre métaphorique du roman puis du film, Spike Lee signant là une oeuvre militante conforme à l’ensemble de sa filmographie. Réalisé avec de gros moyens, la trame de ce spectacle se révèle en fait très classique. On peut parler en l’espèce de film hollywoodien, avec ses scènes d’action, son intrigue, ses bons sentiments aussi, qui devrait donc captiver le grand public tout en faisant passer un double message : selon les propres paroles du réalisateur, ce long-métrage a pour finalité première de rappeler au monde que 1 900 000 soldats afro-américains ont participé au dernier conflit mondial, tant il est vrai que leur contribution a été occultée depuis lors. Mais l’auteur de Malcom X a aussi voulu dénoncer le système inégalitaire de l’armée américaine. En effet, le portrait sans concession qu’il dresse des officiers blancs renvoie directement aux préjugés raciaux qui gangrenaient l’U.S. Army à cette époque (lire sur ce sujet : Buchanan A., Black American in the World War II, New York, 1977, ainsi que Dalfiume R.M., Segregation of the U.S. armed forces, New York, 1964). Et le principal intérêt de son travail consiste bien à nous interpeller sur la question de la condition des soldats de couleur dans cette armée libératrice. Spike Lee, à sa façon, répond à cette interrogation. Cela dit, objectivement, quels enseignements, pour ne pas dire quelles vérités historiques, peut-on tirer de son film ?

Sans que le scénario ne le laisse jamais supposer, l’armée américaine entreprend de se reformer après l’entrée en guerre du pays. Cette évolution générale vise aussi les citoyens américains noirs qui sont appelés sous les drapeaux. Loin de céder à des préoccupations humanitaristes, le haut commandement entend proscrire les pratiques jugées par trop discriminatoires, car les dissensions raciales sont potentiellement dangereuses. Afin de maintenir l’ordre et la discipline dans les rangs de l’armée, les stratèges américains établissent une sorte de protocole. Primo, les GI’s noirs seront tenus à l’écart des GI’s blancs. On ne parle plus de ségrégation mais de « séparation » entre les uns et les autres. Secundo, une égalité de traitement entre les deux communautés sera recherchée, et cela autant que faire se peut.

Scènes dans les coulisses du making of de “Miracle At St. Anna” par Spike Lee.

Les relations entre soldats noirs et blancs

Les relations entre soldats noirs et blancs composant le corps expéditionnaire américain en Europe de l’Ouest connaissent pour point de départ leur arrivée en Grande-Bretagne. Ce ne sont pas moins de 130 000 GI’s noirs qui y séjournent entre mai 1942 et juin 1944. En juin 1942, un ordre du jour émanant du général Eisenhower prohibe de manière très ferme tout comportement discriminatoire dans l’armée : “La diffusion d’affirmations indignes sur le caractère de toute unité des États-Unis, qu’elle soit blanche ou de couleur, devra être considérée comme préjudiciable à l’ordre et à la discipline et leurs auteurs punis immédiatement”.

Dans le même temps, le Pentagone fait imprimer une brochure à l’intention des soldats américains envoyés à l’étranger. Entre autres conseils sur la manière de se comporter, les GI’s y trouvent les recommandations suivantes : “Lorsque vous rencontrez un homme en uniforme de l’armée des États-Unis, peu importe sa couleur de peau ou sa race ; il est votre compagnon d’armes, face aux mêmes dangers que vous, combattant pour la même cause”, ou encore, “ne rabaissez pas un GI de couleur en utilisant des épithètes du genre nègre”.

Il est également ordonné de nommer dans ces unités “les officiers les plus expérimentés et capables”. Celles-ci pourront bénéficier d’un encadrement renforcé, jusqu’à 25 % d’officiers en plus par rapport à une unité composée de GI’s blancs. Quant au maintien de la discipline dans leurs campements, des MP’s noirs en assureront le respect. Enfin, les officiers en charge de ces unités s’intéresseront à toutes les activités de détente proposées à leurs hommes. Ils devront les accompagner dans les lieux où ils se rendront, autrement dit ne pas les quitter des yeux. Il est demandé à ces mêmes officiers de bien reconnaître la région dans laquelle leur unité est cantonnée, et d’avoir un aperçu sur les établissements ouverts la nuit. Pour éviter de probables incidents entre les deux communautés, les officiers devront veiller à ce que celles-ci ne se « mélangent » pas. Cette précaution vaut tout particulièrement pour les endroits où on servirait de l’alcool et que fréquenterait en sus la gent féminine (NARA, document non daté envoyé aux commandants des unités de couleur stationnées en Grande-Bretagne). Malgré ces directives, les troupes américaines stationnées dans l’attente du Jour J vont tout de même s’illustrer au cours de batailles rangées, ces rixes entre GI’s blancs et noirs apparaissant parfois dans les journaux britanniques.

Les noirs dans les différentes Armées

En ce qui concerne la lutte contre la discrimination, les choses sont plus compliquées encore. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est impensable d’établir une stricte égalité entre les militaires blancs et noirs. Ainsi, on constate que les Afro-américains se trouvent quasiment exclus de la marine et de l’aviation. En ce qui concerne l’U.S. Navy, on dit d’elle qu’elle est « Lily White », en référence à la blancheur du lys, ce qui signifie qu’elle se compose alors uniquement d’Américains blancs. En réalité, on trouve des marins de couleur jusque sur les bateaux, mais ils sont le plus souvent affectés à l’entretien des machines ou aux cuisines. Quant à l’U.S. Air Force, des Noirs, peu nombreux, servent dans les services au sol, autrement dit chez les « rampants ». La seule exception consiste en une escadrille de chasse formée à Tuskegee, dans l’Alabama, formation composée uniquement d’aviateurs de couleur. Il est probable que cette escadrille a été créée par le haut commandement américain à des fins de propagande, l’existence de cette unité démontrant à dessein la politique égalitaire de l’armée afin de satisfaire une partie de l’opinion publique.

Il reste l’armée de terre où les Noirs se trouvent enrôlés en grand nombre. Là encore, l’armée s’entend à distinguer les recrues blanches des recrues de couleur. Quand les premières sont versées dans les unités de combat ou de soutien, les secondes rejoignent prioritairement les services relevant de la logistique. Dans le génie, on entraîne ces hommes pour réaliser des installations portuaires, des dépôts, des hôpitaux de campagne, des routes et des voies ferrées… Ils sont par ailleurs versés en grand nombre dans le Transportation Corps, les services du train.

Selon l’historien Arthur L. Funk, le 25 août 1944, approximativement 73% des unités de camionneurs de la fameuse Red Ball Express étaient composés de compagnies noires. De nuit comme de jour, ces conducteurs de GMC sillonnaient les routes de Normandie pour ravitailler le front. Funk a puisé ces chiffres dans une étude officielle de l’armée américaine sur l’emploi des troupes noires (Funk Arthur L., Les soldats américains en Normandie). Cette liste n’est en rien exhaustive mais elle synthétise le type de fonction réservée à la plupart des soldats de couleur dans l’armée américaine. On explique souvent cette orientation par le manque de confiance des élites militaires dans la combativité des troupes de couleur, mais les expériences faites en la matière pendant la Guerre de Sécession démentiraient plutôt cette opinion.

A cet égard, d’aucuns soutiennent que restreindre la participation des Noirs à des tâches jugées subalternes les privait de toute gloire à l’heure de la victoire finale. Sur ce point, il apparaît indéniable que les GI’s de couleur n’ont guère été célébrés dans le cadre des cérémonies commémoratives du débarquement en Normandie. Mais les GI’s blancs affectés à des postes semblables n’ont guère profité de plus d’honneurs. D’autre part, cet argument est spécieux, car, de tout temps, se battre sur le front n’a jamais représenté un traitement de faveur… Dans le prolongement de cette réflexion, Il faut souligner que le fait de former des hommes opprimés au métier des armes peut se révéler problématique à court terme. Le risque existe en effet que ces soldats, une fois renvoyés à la vie civile, se rebellent d’une façon ou d’une autre. D’ailleurs, à quelques années de là, on peut penser que la participation active des Afro-américains à la guerre du Vietnam a accéléré le processus d’intégration des minorités noires aux États-Unis.

Dernier point, entre 1941 et 1945, les officiers noirs sont peu nombreux. Un seul des leurs a été promu au grade de général, le brigadier général Benjamin O. Davis. L’armée américaine se justifie en invoquant les mauvais résultats obtenus aux tests de recrutement, tests pour lesquels les recrues de couleur ne se classent que dans les deux catégories inférieures. Ce faisant, une infime minorité d’entre elles peut prétendre à une formation dans une école pour officiers.

En définitive, si le processus d’intégration des Noirs dans l’armée de l’Oncle Sam connaît ses premiers balbutiements pendant la Seconde Guerre mondiale, dans les faits, il n’y a pas de « miracle » à attendre. Malgré les directives du haut commandement, il s’avère réellement impossible de changer les mentalités du jour au lendemain. Or la société américaine des années quarante est fondée sur la discrimination et la ségrégation raciale. Pour en revenir au film de Spike Lee, nous regretterons que ce dernier n’ait pas traité ce sujet fort intéressant en le situant sur un autre théâtre d’opérations. Sous un angle strictement historique, la zone arrière de la bataille de Normandie aurait offert une plateforme d’exploration beaucoup plus révélatrice de ce côté obscur de l’US Army. Mais c’est une autre Histoire que celle-là…

Le Nord et le Sud

Lors de la guerre de Sécession, la question de faire combattre des soldats noirs s’était déjà posée aussi bien du côté sudiste que nordiste. L’Union encouragea progressivement l’enrôlement des esclaves qui avaient pu fuir les États de Sud ou de ceux qui avaient recouvré leur liberté au fil du temps. Par la suite, les soldats noirs de l’American Expeditionary Force ne participèrent qu’à la toute fin de la Première Guerre mondiale. Leur attitude au combat aurait fait alors l’objet de certaines critiques aux États-Unis. Encore faudrait-il pouvoir en vérifier la pertinence !