06 12 21

Le Royal 22e Régiment

Un régiment canadien francophone dans la guerre

Présent aux côtés de l’Angleterre dès le 10 septembre 1939, le Canada est immédiatement confronté au problème des effectifs et à la situation de son armée, inadapté à un conflit mondial prolongé. Le pays dispose certes d’une milice permanente qui forme l’armée régulière, mais qui rassemble à peine 4 200 soldats ! A cela vient s’ajouter toutefois une milice active non permanente de plus de 50 000 hommes, relativement bien entraînée mais qu’il ne sera possible de mobiliser que partiellement.

«…L’ennemi est devant nous, derrière nous, sur nos flancs, il n’y a qu’une place sûre, c’est l’objectif…».

Capitaine Triquet, lors de l’assaut sur la Casa Berardi, 14 décembre 1943

Engagés volontaires pour l’outre-mer

C’est seulement en juin 1940, alors que la campagne de France se termine, que le Parlement canadien vote une loi sur le service national qui permet de mobiliser les forces vives du pays. Mais les Canadiens, encore très affectés par les saignées de la Première Guerre, répugnent à laisser partir des contingents à l’étranger, ce qui limite la portée de cette mobilisation. Seuls les volontaires pourront ainsi être engagés dans des opérations outre-mer. Malgré l’engagement initial du gouvernement canadien, cette restriction sera finalement levée en avril 1942 à l’issue d’un référendum national, permettant enfin la constitution d’un véritable corps expéditionnaire…. Mais c’est seulement en février 1945 que les premiers conscrits seront engagés en Europe, alors que la guerre se termine !

L’engagement des forces armées canadiennes pendant la Seconde Guerre mondiale repose donc entièrement sur le volontariat, le gouvernement du Premier Ministre McKenzie-King ne ménageant pas ses efforts pour motiver les jeunes gens à prendre les armes. Et si la solidarité avec le Commonwealth semble bien acceptée dans les provinces anglophones du pays, la réticence est nettement plus grande au Québec, dans les populations francophones. Dans la Belle Province en effet, le référendum de 1942 sur l’envoi des conscrits est rejeté à 71% ! Le ressentiment entre anglophones et francophones, l’aspiration à une indépendance réelle, les luttes d’influence pour le contrôle politique et économique du pays et un profond sentiment non-interventionniste (comme aux États-Unis) expliquent ce résultat, qui coupe pratiquement le pays en deux…

Dans ces conditions, l’engagement d’unités entièrement francophones en Europe prend une résonance particulière. Au total, le Canada engagera quatre unités francophones : le régiment de la Chaudière et celui de Maisonneuve, engagés à partir du Débarquement en Normandie, les Fusiliers Mont-Royal (de Montréal), qui combat à Dieppe et fait toute la campagne d’Europe de l’Ouest, et enfin le Royal 22e Régiment, qui fera la campagne de Sicile et d’Italie avant de rejoindre l’Europe du Nord en 1945.

Le régiment de Québec

Unité d’active au début de la guerre, le Royal 22e Régiment est le régiment de tradition de la ville de Québec. Formé à partir du 22e bataillon d’infanterie de la Première Guerre, première unité entièrement composée de Canadiens-français (mais qui restera toute la guerre engagée au sein de l’armée britannique !), le Royal 22e prend son appellation définitive en 1921 et se voit attachée à la ville de Québec. Le surnom amical des hommes du R22 est « Van Doos », déformation du français « Vingt deux ». Engagé parmi les premiers Canadiens, les Van Doos connaîtront un étrange destin pendant le conflit, marqué par une longue attente avant un engagement difficile en Italie.

Au moment de la déclaration de guerre, l’unité est l’un des trois régiments d’infanterie d’active de l’armée canadienne… mais en réalité, l’effectif de ce « régiment » est de seulement 250 hommes ! Toutefois, l’intégration d’un certain nombre de volontaires et réservistes permet de monter la troupe à 800 hommes et c’est logiquement que cette unité considérée comme bien entraînée et fiable est envoyée en Angleterre en décembre 1939, parmi les toutes premières unités canadiennes. Le dénuement est alors total et l’unité manque de tout : armes munitions, uniformes… et même de lits pour sa caserne !

Va s’en suivre une incroyable attente de plus de trois ans ! En effet, alors qu’elle est l’une des premières unités débarquées sur le sol anglais, le Royal 22e Régiment restera en Angleterre jusqu’en juin 1943, date de son embarquement pour la Sicile. Pourtant, certaines unités canadiennes auront l’occasion de combattre pendant cette longue période, mais dans des circonstances le plus souvent dramatiques. Une brigade canadienne fera ainsi un bref aller-retour en France en juin 1940 lors de la vague tentative de former un réduit breton, et deux bataillons, envoyés imprudemment en renfort en Asie, seront pris au piège lors de la chute de Hong Kong en décembre 1941.

L’engagement le plus significatif des Canadiens avant 1943 est bien sûr le raid de Dieppe, le 19 août 1942, mais seules sont engagées des unités de la 2nd Infantry Division (dont des hommes du régiment Fusiliers Mont-Royal, francophones), le Royal 22e faisant parti de la 1re division canadienne.

Si ces années d’attente permettent à l’unité de s’entraîner intensivement et de lier des liens forts avec la population britannique, c’est probablement avec une immense satisfaction que tous ces volontaires et militaires d’active embarquent le 15 juin 1943 pour une destination tenue secrète. Ce sera la Sicile.

Le Royal 22e Régiment
Un détachement de mortier de 3-inch s’entraîne en Angleterre dans le Sussex. Les mortiers moyens d’un bataillon d’infanterie comme le Royal 22e sont rassemblés dans une section de six mortiers. Même si l’unité est francophone, tout les officiers doivent impérativement parler anglais, surtout au niveau de ces armes d’appui, pour permettre la coordination avec les autres unités et QG de la brigade, anglophone. Heureusement, le long séjour en Angleterre permettra aux hommes de parfaire leur connaissance de la langue anglaise…
Le Royal 22e Régiment
En tant qu’unité d’active, le Royal 22e Régiment est l’une des premières unités à partir pour l’Angleterre. Ici, le lieutenant Turcot (à droite), alors commandant de compagnie et futur chef du régiment en 1945, pose sur le pont de l’Aquitania, en décembre 1939 alors que l’unité s’apprête à quitter Halifax.
Le Royal 22e Régiment
Le Royal 22e monte la garde devant le palais de Buckingham et de St James, en avril 1940. C’est la première fois qu’une unité n’appartenant pas à l’armée britannique, et non anglophone de surcroît, remplit cette tâche !

Promenade en Sicile, calvaire en Italie

Débarquée le 10 juillet, l’unité progresse à grand train mais essentiellement à pied. Les Canadiens livrent alors quelques escarmouches contre des éléments retardateurs de la Hermann Göring, le plus grand danger étant constitué des innombrables mines et pièges qui parsèment les chemins. Puits, animaux morts et même cadavre amis ou ennemie sont piégés. Un assaut sur le mont Santa Maria fin juillet sera l’occasion de montrer l’agressivité et l’allant des « Van Doos ».

La campagne de Sicile se termine sans autre engagement sérieux et dès le 7 septembre 1943, les Canadiens débarquent et occupent Regio à l’autre bout du détroit de Messine. Les affaires sérieuses vont bientôt commencer pour les Alliés en Italie, mais pour le moment, les Allemands décrochent partout. Les Canadiens progressent donc sans encombre jusqu’aux rives de l’Adriatique, la Huitième armée britannique ayant pour mission de remonter par l’est de l’Italie et de rejoindre Rome par Pescara. L’arrivée des pluies hivernales, les difficultés du relief et surtout la stratégie allemande qui s’accroche maintenant au terrain vont bientôt transformer l’aimable promenade italienne en chemin de croix.

Parvenus non sans difficulté devant la rivière Sangro, les Canadiens sont arrêtés devant la ligne Gustav, ligne de défense allemande au sud de Rome et qui passe par Monte Cassino. C’est à cette occasion que sera livré le fait d’armes le plus notable de l’unité, la prise de la Casa Berardi, une maison forte qui barre le passage du Sangro. Le capitaine Triquet, commandant de la compagnie C du régiment, y gagnera une Victoria Cross pour sa conduite héroïque, l’une des trois seuls VC remportée par les Canadiens pendant toute la campagne d’Italie (cf. Honneurs de bataille sur le site du régiment).

Les Alliés vont toutefois rester bloqués pendant presque six mois devant la ligne Gustav. Le 22e Régiment, après une longue période d’attente et de guerres de patrouille, participe en mai 1944 à la grande offensive Diadem, qui permet la rupture du front et la prise de Rome. Les Allemands se replient sur de nouvelles lignes défensives, la ligne Hitler tout d’abord, débordée par les Alliés fin mai, puis la ligne Gothic, encore plus résistante, au niveau de Rimini et des Apennins.

Après une longue période de repos à Naples et à Rome, où l’intégralité du régiment (917 hommes) est reçue en audience par le Pape Pie XII, les Québécois étant majoritairement catholiques, le Royal 22e Régiment va livrer des combats très durs devant la ligne Gothic en septembre 44. Considérée comme l’un des régiments les plus aguerris de la division, l’unité se voit charger de la prise de plusieurs hauteurs, comme celle de San Fortunato qui domine la plaine du Pô. La conquête de ce promontoire, menée de main de maître avec des infiltrations de nuit et une excellente coordination, verra les félicitations du chef de la Huitième Armée et un message de Winston Churchill.

Malgré la percée de la ligne Gothic, l’automne 1944 ne permet toujours pas de progresser rapidement vers le nord de l’Italie, et les Canadiens-Français doivent livrer de durs combats dans les plaines inondées de la Romagne en octobre, avant de subir à nouveau une guerre de position hivernale face à un ennemi toujours très mordant. Épuisé par ce second hiver, saigné par des combats farouches livrés depuis un an et demi, le Royal 22e Régiment est retiré du front italien en février 1945 et envoyé rejoindre la Ire armée canadienne qui avance alors en Hollande. C’est un soulagement pour les hommes qui ne supportent plus le front « pourri » italien et se félicitent de trouver plus de gloire, et probablement des conditions de combat moins difficiles, en Europe du Nord. Arrivé début avril en Hollande, l’unité participe à quelques opérations de nettoyage contre des troupes allemandes démotivées avant la fin de la guerre le mois suivant.

La place du Québec

L’intégration totale des unités canadiennes au sein de l’armée britannique pendant la Seconde Guerre ne s’inscrit pas seulement dans la longue tradition d’alliance entre les deux pays et les liens du Commonwealth, mais essentiellement par des considérations logistiques, l’objectif étant de permettre une standardisation maximale des équipements afin de faciliter la production industrielle et une totale interaction entre unités britanniques et canadiennes.

Malgré une volonté initiale des Canadiens-Français de se démarquer de cette « allégeance » pragmatique, il n’était pas envisageable pour les unités francophones d’échapper à l’intégration au sein d’une armée anglophone, aucune armée « française » n’étant en mesure, matériellement et politiquement, de les accueillir.

Au total, 16% du contingent canadien pendant la guerre sera formé de volontaires québécois, alors que la population de la province représente à l’époque environ 28% des habitants du pays. Cette relative réticence des Québécois à s’engager au sein de la grande coalition des démocraties ne doit pas être mal comprise, elle s’explique entièrement par des enjeux locaux, animés par un duel politique complexe entre des parties indépendantistes et le gouvernement anglophone, deux camps qui ne lâchent rien. Le courage et les qualités militaires indéniables du Royal 22e Régiment et des autres unités francophones de l’armée canadienne démontrent qu’une fois passé le temps des tractations politiques, les Canadiens-Français étaient déterminés à combattre sans hésitation auprès de leurs compatriotes.


La notion de régiment

L’armée canadienne utilise le même système d’organisation que l’armée britannique. L’unité élémentaire constituée est donc le régiment, mais qui en terme d’organigramme et de taille, ne correspond pas à un régiment de l’armée française ! En effet, le régiment anglais (ou canadien donc) est une unité de la taille d’un bataillon, et qui s’insère comme telle dans la composition des grandes unités de combat.

Trois « régiments » d’infanterie forment donc une brigade, qui correspond au régiment français, et trois brigades d’infanterie sont rassemblées sous la dénomination de corps d’infanterie (à ne pas confondre avec les corps d’armée). Mais la notion de régiment à l’anglaise englobe également en temps de paix un ensemble de services et traditions, dont la taille et la fonction n’a pas toujours de rapport avec l’unité tactique correspondante engagée en temps de guerre.

Le régiment est ainsi une unité de référence auquel s’identifie le soldat, voire sa famille, et le recrutement de chaque régiment est souvent local.


L’organisation du Royal 22e Régiment

Le R22 est un régiment d’infanterie classique formé sur le modèle britannique. Son organisation est celle de l’Infantry Battalion standard : quatre Rifle Companies (A, B, C, D) à trois platoons (sections), appuyés par un PC de bataillon, une compagnie de QG (radio, état-major) et une compagnie d’appui.

Cette dernière comprend un QG, une section de six mortiers de 3-inch (76 mm), une section de 13 Carriers (petit engin chenillé), une section de six canons antichars de 6-Pounder (57 mm) et une petite section de génie.

Dans l’ensemble, un Infantry Battalion manque donc sérieusement de punch et ne dispose pas non plus organiquement d’armes lourdes automatiques (mitrailleuses). Les éléments d’appui sont plus à chercher au niveau de la brigade, l’échelon supérieur, voire de la division, avec toute une série de compagnie de mitrailleuses, batterie AC et d’artillerie, service, etc. Tactiquement, les appuis sont alloués selon les besoins du terrain mais cela se traduit souvent par un manque de flexibilité et de réactivité au niveau locale, encore aggravés par les rigidités régimentaires et interarmes, moins fortes toutefois au sein de l’armée canadienne que dans la très traditionaliste armée anglaise.

Le Royal 22e Régiment est l’un des trois régiments de la 3rd Canadian Infantry Brigade, 1st Canadian Infantry. Pour mémoire, le Canada formera trois divisions d’infanterie pendant la guerre, ainsi que deux divisions blindées et deux brigades blindées indépendantes, sans oublier un bataillon parachutiste, quelques unités de reconnaissance ou mécanisées indépendantes et la superbe First Special Service Force (troupe américano-canadienne spécialisé dans le combat hivernale) .

Source : Le Canadien de la Libération, Jean Bouchery, Histoire & Collections 2003



Liens

Blog de Carl Pépin, historien : Le Royal 22e Régiment pendant la Seconde Guerre mondiale (1ère partie)