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Apocalypse sur l’île d’Iwo Jima (19 février – 24 mars 1945)

Les deux films Mémoires de nos Pères et Lettres d’Iwo Jima réalisés par Clint Eastwood (2006) présentent de façon originale et spectaculaire la bataille d’Iwo Jima, importante dans l’imaginaire US grâce à une célèbre photographie montrant des Marines plantant la bannière étoilée au sommet du Mont Suribachi.

Cette bataille est moins connue du public français. Plus que d’autres combats de la guerre du Pacifique, la bataille pour Iwo Jima traduit la lutte du fanatisme suicidaire des Japonais et de la puissance matérielle écrasante des Américains.

Une forteresse et un porte-avions incoulable

La guerre du Pacifique a montré dès 1942, le rôle stratégique d’atolls perdus mais qui servent de relais à l’aviation. En 1945, Iwo Jima prend une importance stratégique et devient le théâtre de furieux combats. Cette île pelée de 8 km de long, dominée par le Mont Suribachi (169 m), à 1 000 km de Tokyo est jugée capable d’accueillir des bombardiers B-29 en détresse et de baser des chasseurs pour les escorter au-dessus du Japon. Pour les Japonais, Iwo Jima est une partie du sol national et une forteresse qui garde l’entrée de la Mère Patrie. Deux aérodromes ont été bâtis et un troisième reste incomplet quand les Américains attaquent. Le sol volcanique, raviné, avec des roches aux formes étranges, n’est couvert que d’une herbe rare et les plages ont un sable noir, en fait de la cendre où l’on s’enfonce. Une vision de l’enfer !… alors que rien ne semble aider la défense si ce n’est le Mont Suribachi adossé au coin Sud-Ouest de l’île.

Néanmoins, le Lieutenant-Général Tadamichi Kuribayashi va transformer cet îlot en forteresse redoutable. Alors que toute la surface est à vue, il enterre tout son dispositif de défense qu’il relie par 27 km de tunnels. Il transforme en donjon le Mont Suribachi où il établit les observatoires d’artillerie et 165 bunkers. Le PC est installé au Nord-Ouest, la partie la plus accidentée de l’île, à Kita et l’on y accède après 450 m de tunnel. Les meurtrières des bunkers sont camouflées et conçues pour des tirs croisés. La puissance d’artillerie consiste en 361 pièces dont de nombreux 75 mm, 65 mortiers, 33 pièces navales lourdes, 100 canons de DCA. Les Japonais disposent aussi de mortiers de 320 mm. 26 000 soldats de l’Armée de Terre et de la Marine impériales défendent la place, appuyés par un régiment de chars. Contrairement aux précédentes batailles défensives, les Japonais décident de ne pas s’engager dans un duel d’artillerie qu’ils ne peuvent gagner avec leurs faibles pièces contre les navires US. Les Japonais renoncent à une défense linéaire de la plage, d’habitude écrasée par le tir de préparation US. La défense en profondeur inaugurée à Iwo Jima s’avèrera particulièrement efficace.

Un débarquement à grand spectacle

L’État-major US du Pacifique, a déjà éprouvé la résistance acharnée des Japonais sur des îlots minuscules où tout espoir de reddition était vain. Il sait que la partie sera rude à Iwo Jima, parce que les photographies aériennes révèlent des travaux et surtout l’absence de réseaux ouverts de tranchées. Il se doute que l’île est un gruyère qui sera à nettoyer par le détail et que les pertes seront lourdes. En conséquence, il ne lésine pas sur les moyens. Une phase préparatoire de 72 jours de bombardements aériens doit précéder un bombardement naval de dix jours avec des pièces lourdes. Mais pour des raisons logistiques, le bombardement naval est réduit à 3 jours dont deux sont perturbés par une épaisse couverture nuageuse. Le nettoyage de l’île est prévu pour durer 14 jours.

Une importante force navale est envoyée sous le commandement de l’Amiral Raymond Spruance soit 450 vaisseaux de la Ve Flotte. Les opérations amphibies sont déléguées au Vice-Amiral Richmond Kelly Turner à bord d’un navire de commandement spécial l’USS Eldorado. Il délègue ses fonctions au Contre-Amiral Harry W. Hill, responsable des transports, et au Contre-Amiral W.H.P. Blandy, chargé du déminage et du feu naval. L’USMC qui fournit les troupes terrestres, soit 70 000 hommes, est sous les ordres du Lieutenant-Général Holland M. Smith. Les officiers et de nombreux hommes de troupes ont une expérience des opérations de débarquement. A la variété des matériels amphibies répond une parfaite synchronisation. Alors que la 3e division de Marines est gardée en réserve la manœuvre prévoit un débarquement de deux autres divisions de Marines (4e et 5e) sur la plus longue plage au Sud-Est de l’île et de s’emparer du Mont Suribachi avant de prendre en écharpe le Nord-Est de l’île. C’est exactement, ce qu’avait prévu Kuribayashi qui a organisé deux lignes de défenses pour protéger le Nord-Ouest de l’île et aménagé le Mont Suribachi en donjon indépendant.

La flotte US arrive le 16 février et commence son tir de préparation. 700 objectifs demeurent à traiter car l’aviation a été peu efficace et a eu pour principal effet d’inviter les Japonais à s’enterrer plus encore. Le 17 février, L’artillerie japonaise qui flanque le Mont Suribachi commet une erreur mortelle en tirant sur les péniches LCI (Landing Craft Infantry) transformés en lance-roquettes géants, croyant qu’il s’agit d’engins de débarquements. Elle se révèle et se fait anéantir. Le 18 février, 4 cuirassés s’approchent à 2,5 km de l’île et écrasent les deux-tiers des batteries côtières. Le Jour J (D Day) est fixé pour le 19 février 1945 au matin. Ce jour voit l’arrivée d’un renfort du bombardement naval et aérien avec la Task Force 58 aux ordres de l’Amiral Marc Mitscher (16 porte-avions, 8 cuirassés, 15 croiseurs). Un tir naval est déclenché entre 6h40 et 8h05. A partir de ce moment, les navires amphibies se mettent en position. 12 péniches de débarquement LCI transformés en lance-roquettes et des chasseurs-bombardiers Corsair écrasent les plages pendant que la première vague est lancée à 8h25.

La première vague consiste en 68 blindés amphibies Amtracs dit LVT (Landing Vehicles Tracked) à toit ouvert avec des canons de 75 mm courts. Cette vague touche terre à 9h02. Les deuxième et troisième vagues arrivent à deux minutes d’intervalle. Hommes et machines patinent dans le sable noir et s’entassent sur la plage bloquée par une terrasse naturelle. Quelques groupes ont progressé de moins de 200 mètres à l’intérieur. Étrangement, les Japonais ne réagissent que vers 9h45 pour faire un tir groupé. Le Mont Suribachi procède à un tir d’enfilade sur la gauche de la plage. Les Marines sont cloués sur place, serrés les uns contre les autres. Vers 10h30, des bulldozers, des chars de soutien arrivent et nettoient les bunkers enterrés des Japonais. Néanmoins, ceux-ci, reliés par des tunnels sont réoccupés après une première neutralisation. Les 482 Amtracs mobilisés pour l’opération rejoints par des péniches LCI (Landing Craft Infantry) et LST (Landing Ship Tank) et des chalands LCU (Landing Craft Units). Vers 10h35, la plage et son abord immédiat sont maîtrisées. Néanmoins, la plupart des véhicules US ne peuvent déboucher vers l’intérieur à cause de la terrasse qui domine la plage. Laquelle est passée au bulldozer par le génie naval (les Seabees) dans la soirée. 30 000 Marines ont pu débarquer. Les pertes US du premier jour sont de 2 450.

Un pénible nettoyage de l’île

Les Marines creusent des abris pendant la nuit sous les tirs de mortier japonais. Le 20 février, alors que la 5e MARDIV arrive au pied du Mont Suribachi, la 4e MARDIV s’empare de l’aérodrome n°1 que les Seabees remettent en ordre pour accueillir des B-29 et des chasseurs. Le 21 février, l’attaque contre le Mont Suribachi commence sous une pluie qui embourbe le terrain sous la protection des chars. Le 22 février, les Marines ont encerclé le Mont Suribachi. Le 23 février, l’assaut est mené contre le Mont Suribachi. Étrangement, les Marines trouvent peu d’opposition, car le feu aérien et naval a largement écrasé le terrain. C’est à 10h20 du matin qu’un petit groupe parvient à hisser un petit drapeau au sommet du Mont Suribachi, remplacé par un grand dans l’après-midi, événement que le photographe de guerre Joe Rosenthal d’Associated Press a immortalisé et qui lui vaut le Prix Pulitzer. Le Secrétaire d’État à la Marine James V. Forrestal, venu assister depuis un navire à la bataille déclare au Général Holland : « Ce drapeau hissé sur le Mont Suribachi signifie que le Corps des Marines vivra encore dans cinq cents ans. ».

Mais la prise du Mont Suribachi marque seulement le début de la bataille. Une partie de la 3e MARDIV est débarquée alors que le reste des Marines organise leur périmètre. La 4e MARDIV à l’Est fait face à une résistance acharnée autour de l’aérodrome n°2 et dans le secteur du petit village dévasté de Minami. Les quelques contre-attaques japonaises sont décimées par la puissance de feu US et la plupart du temps les Japonais attendent dans leurs trous parfois passivement et beaucoup se suicident. Bien que pour des raisons de propagande, Iwo Jima soit déclarée sous contrôle le 14 mars, Minami tient jusqu’au 15. Les derniers défenseurs se retranchent au nord, à la pointe Kitano, dans un endroit surnommé « la Vallée de la Mort » ou la « gorge sanglante » par les Marines. C’est là au 24 mars que les 1 000 derniers défenseurs japonais, épuisés, en loques et blessés se rendent.

Dans le cimetière militaire d’Arlington, la scène du Mont Suribachi prise par Rosenthal a inspiré une monumentale statue réalisée par Felix de Weldon en mémoire des Marines tombés au combat. Les Marines ont entre 5 931 et 6 821 tués avec 17 372 blessés. On a estimé que les 2 400 atterrissages d’urgence sur Iwo Jima aurait sauvé la vie à 20 000 hommes d’équipage. L’Amiral Chester Nimitz, chef de la Flotte du Pacifique, conclut l’opération par ces mots significatifs : « J’espère par tous les dieux qu’on ne nous enverra plus jamais dans ce genre d’île de cinglés. »


Two Marines from the 2nd Battalion, 1st Marine Regiment during fighting at Wana Ridge during the Battle of Okinawa, May 1945. On the left, Davis Hargraves (1925-) provides covering fire with his M1 Thompson submachinegun as Gabriel Chavarria (on the right; 1926-), with a Browning Automatic Rifle, prepares to break cover to move to a different position. Wana Ridge was a long coral spine running out of northern Shuri Hill and was lined on both sides with Okinawan tombs. Japanese emplacements in the tombs and on the reverse slope of the ridge forced the Marines to carefully fight their way through the fortifications. A Japanese counterattack on the Marines on the ridge on 22 May was repelled. It is not known if this photo was taken before or after the Japanese counterattack. Note that the photographer has apparently taken the picture from a covered position behind the ridgeline
Plage d’Iwo Jima. Des Marines de la 4e Division “arrosent” une position japonaise.

Raising the Flag on Iwo Jima, par Joe Rosenthal.

Raising the flag on Iwo Jima

Raising the flag on Iwo Jima est le nom de la célèbre photo prise le 23 février 1945 par Joe Rosenthal (ci-contre). Elle montre cinq Marines et un soldat infirmier hissant le drapeau des États-Unis d’Amérique sur le mont Suribachi. Le succès de cette photo fut immédiat et de nombreuses copies inondent al presse à travers le globe. Elle reçut le Prix Pullitzer de la photographie l’année même de sa publication.
Des six hommes sur la photo, Franck Sousley, Harlon Block et Michael Strank n’ont pas survécu à la bataille. Les trois autres soldats, John Bradley, Rene Gagnon et Ira Hayes sobnt devenus célèbres. Cette image a également inspiré Félix de Weldon pour sa sculpture au USMC War Memorial au cimetière national d’Arlington à Washington D.C.


Eastwood filme Iwo Jima

Clint Eastwood a tourné il y a peu un film retraçant la bataille d’Iwo Jima. Flags of our Fathers est la première partie d’un diptyque sur la célèbre bataille qui propose une double vision : américaine et japonaise. Cette première partie est inspirée de l’ouvrage de James Bradley dont le père est immortalisé à jamais sur un cliché représentant al levée du drapeau américain, et de Ron Powers. L’acteur-réalisateur rend hommage à l’héroïsme de dix soldats qui prirent part à la terrible bataille d’Iwo Jima en 1945 et plantèrent le drapeau américain sur le mont Suribachi. Mais bien plus qu’il film hommage, Clint eastwood propose uen réflexion sur le rôle de la propagande, de la manipulation et des médias.


Ludothèque

Différents wargames permettent de simuler plus ou moins avec précision cette bataille. On retiendra par exemple D-Day at Iwo Jima, jeu en solitaire par Decision Games, ou un scénario dans le module US Marines de la série Order of Battle. Et le récent SGS Pacific D-Day qui y consacre aussi un de ses cinq scénarios.