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La transfusion sanguine

Le front et l'arrière unis par le sang

En temps de guerre, la survie des soldats et des civils est fortement liée aux progrès de la médecine, la multitude des cas à traiter étant elle-même source de progrès. Si l’introduction de nouveaux antibiotiques comme la pénicilline ou les sulfamides, la chirurgie et l’anesthésie ont grandement contribué à sauver des vies, il est un autre domaine dans lequel les services de santé et les armées vont exceller : la transfusion et la conservation du sang.

La transfusion sanguine est longtemps restée un acte complexe et périlleux. Il a fallu attendre que les chercheurs découvrent les particularités du précieux liquide pour que la technique de transfusion devienne possible et sans risque pour les patients. Ce n’est qu’en 1900 que l’Autrichien Karl Landsteiner découvre la notion de trois groupes sanguins ABO en comparant le sang de différents sujets. Il constate que le sang s’agglutine ou non avec les globules rouges des autres patients, résolvant en partie le problème d’incompatibilité sanguine qui posait tant de difficultés à ses prédécesseurs. Le groupe AB est découvert en 1902 par A. Decastrello et A. Sturli. Le sérologiste polonais Ludwik Hirszfeld et Emil von Dungern découvrent l’héritabilité des groupes sanguins ABO en 1911.

Jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, les transfusions de sang se font de bras à bras à l’aide d’une canule. Une autre découverte importante permet aux militaires de conserver le sang pendant quelques jours. Grâce à ce délai, la substance vitale pourra ainsi être transportée dans les hôpitaux militaires établis en arrière du champ de bataille. Le chirurgien Richard Lewisohn, du Mount Sinai Hospital de New York, et le belge Albert Hustin démontrent à un an d’intervalle les vertus anticoagulantes du citrate de soude. En 1916, la conservation du sang peut ainsi atteindre 30 à 40 jours, alors qu’elle n’était que de quatre jours en 1915.

Il revient au docteur Émile Jeanbrau de réaliser la première transfusion sanguine sur un blessé de guerre en 1914. En raison des problèmes d’identification des groupes sanguins et d’incompatibilité récurrents, seul le sang du groupe O mélangé à du citrate de soude est utilisé. Les services de santé américains ont quant à eux recours à un sérum physiologique salé. La guerre d’Espagne va donner l’occasion aux pays européens de mettre en place une logistique spécifique pour conserver et transporter ce liquide périssable. Pour faire face à la demande croissante, les républicains espagnols créent ainsi une banque de sang et des unités de transfusion mobiles. Ils seront imités en cela par les franquistes.

Grâce à l’expérience acquise, les armées vont réfléchir à la meilleure manière de collecter, de stocker et d’approvisionner les unités en temps de guerre.

Les Britanniques créent en 1939 à Bristol le Army Blood Transfusion Service (ABTS). Un Home Depot, des Base Transfusion Units (BTU) et des Field Transfusion Units (FTU) voient également le jour. Désormais, le sang de chaque soldat est analysé pour définir le groupe, et la mention est portée sur les plaques de matricule, les carnets de solde et les dossiers médicaux. Le sang et les produits dérivés (plasma, sérum) sont réfrigérés et stockés dans des conteneurs isothermes. Il faut organiser la collecte du sang, lancer des appels aux dons, concevoir et fabriquer le matériel de transfusion. Aux États-Unis, le Dr Charles Drew conceptualise et organise la première banque de sang en 1941 et coordonne le programme « Blood for Britain ». L’American Red Cross prend en charge la collecte du sang pour l’US Army. La découverte du plasma (qui peut être desséché) permet de résoudre les problèmes de conservation et de stockage.

Dans tous les pays, les collectes du sang organisées à grands renforts de propagande soulèvent un admirable élan qui unit le front et l’arrière. Aux États-Unis, les dons faits pendant la guerre s’élèvent à plus de 13 millions d’unités. À Londres, plus de 300 000 litres de sang sont collectés puis distribués. Nul blessé ne doit mourir faute de sang.

En Normandie, le sang est transporté dans des conteneurs isothermes en avion, puis en camion réfrigéré, et stocké dans des banques de sang comme celle de Bayeux. Des obus de 155 évidés sont même employés pour approvisionner en médicaments et en plasma les troupes encerclées. Les blessés peuvent désormais être transfusés en pleine bataille dans les FTU et dans les antennes sanitaires. Dans le même temps, les avancées se poursuivent. Les transfusions sanguines deviendront de plus en plus sûres pour les receveurs avec la découverte par Landsteiner et son compatriote Wiener d’un nouvel agglutinogène responsable d’accidents inexpliqués de la transfusion, qu’ils appellent « facteur rhésus ».

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